Lundi 15 février 2021

« Ces derniers moments sont précieux »

Contactée ce matin par l’Organisation de la course, Isabelle nous donne des nouvelles du bord. En contact très étroit avec Samantha Davies, notre navigatrice traverse actuellement une zone très calme, au cœur d’un anticyclone. Alors que l’IMOCA MACSF progresse tout doucement (et toujours prudemment pour préserver sa quille), Isabelle savoure ses derniers moments en mer avec beaucoup de sérénité. A quelques jours de rallier les Sables-d’Olonne, elle sait combien cette transition est importante afin de clôturer en douceur le chapitre de son tour du monde en solitaire.

« Tout va bien ! Le jour se lève tout doucement, je suis dans le cœur de l’anticyclone et j’avance doucement dans du tout petit temps. Le bateau avance calmement. Je profite de ce moment-là avant de retrouver le froid – là ça y est je commence à mettre une petite couverture la nuit -, avant de retrouver un front et la navigation au portant qui va vite et qui est humide. Je vais entrer dans un autre mode de navigation où il faut tout le temps réfléchir. La fin du parcours s’annonce très compliquée. Il faut réfléchir pour éviter de rentrer dans la tempête et rester en sécurité. C’est bien agréable d’avoir des moments où l’on ne se pose pas ces questions-là, où l’on avance tranquillement et où ça ne tape pas. A l’échelle d’un tour du monde, c’est rare de vivre des moments sereins comme ça. 

Avec Sam (Davies) on se contacte toute la journée pour savoir comment s’est passée la nuit, comment ça va à bord et pour faire le point sur l’état des bateaux. Elle a le bateau le plus mal en point des deux, c’est pour ça que j’ai pris pas mal d’avance sur elle au final, car elle ne peut pas avancer très vite au près ni au portant. Elle est tout de même pas mal ralentie. Donc on se tient au courant des conditions que l’on a et elle me dit ce qu’elle peut mettre comme voile pour que j’adapte ma cadence par rapport à elle. Depuis que nous sommes reparties, l’idée est de pouvoir veiller l’une sur l’autre en cas de problème. Pour l’instant c’est plutôt Sam qui peut avoir des risques au niveau de son gréement. Personne n’est jamais à l’abri. On sait ce que c’est que d’avoir de mauvaises surprises en mer. Donc je ne me presse pas trop, j’attends de voir quel rythme elle va pouvoir donner à son bateau quand le vent va revenir et j’adapterai mon allure en fonction. 

A Salvador de Bahia, mon équipe a surtout travaillé sur la quille. La question du vérin était compliquée car la tige était très légèrement tordue et qu’il n’était pas possible de la redresser. Ce qui fait qu’aujourd’hui j’ai un vérin qui est de nouveau fixé dans la quille mais avec des risques de casse qui sont tout de même forts et des risques de fuite de liquide hydraulique, du fait que le vérin soit encore tordu. Du coup je ne peux pas vraiment quiller. J’ai effectué toute la traversée dans les alizés sans anguler la quille et je vais très peu quiller sur la suite du parcours, car l’objectif est de garder le système principal et secondaire en sécurité. Je sais combien il est précieux d’avoir une quille qui tienne. Même si je ne peux pas la penduler, le fait qu’elle ne bouge pas est un élément très précieux, surtout à l’approche des côtes et dans la traversée du Golfe de Gascogne. En plus de ça, il y a aussi de légers dégâts sur la structure. Quand le bateau s’est couché dans la tempête après mon abandon, la tête de quille s’est coincée contre le vérin et ça a abîmé la boîte dans laquelle le vérin est enfermé. Des réparations ont été faites, mais il y a toujours quelques fissures et points de fragilité. Le bateau n’est donc pas à 100% de ses capacités. Je suis sereine, mais je dois naviguer avec prudence.  

Je vis très bien cette fin de tour du monde. C’est pour moi l’occasion de boucler la boucle, de terminer cette histoire et c’est important psychologiquement. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, mais à un moment donné ça s’est imposé à moi comme quelque chose de très important de terminer le parcours, ce côté symbolique. J’ai eu le temps de commencer mon deuil de la compétition même si j’ai toujours de la frustration. Je suis passé à autre chose et aujourd’hui je profite de ces moments pour être bien sur l’eau, profiter de mon bateau et de l’océan, des bons moments, me faire plaisir et garder les meilleurs souvenirs possibles. Dans la pression de la course c’était très dur, et là ça rétablit un équilibre en terminant le parcours avec du plaisir et de la sérénité. Donc tout va bien, j’en profite. J’ai bien sûr hâte de retrouver les miens, de retrouver les Sables-d’Olonne et puis la maison. Mais j’ai aussi conscience que ces moments-là sont les derniers que je vais vivre sur ce tour du monde et qu’ils sont précieux. Après ça sera autre chose. Ce moment est un sas vraiment important, c’est aussi une transition. Après un abandon, c’est très brutal de toucher terre. Donc passer encore du temps en mer permet de terminer en douceur, de pré-digérer quelque chose et de ne pas être trop déboussolée en arrivant. Je me dis que tous ceux qui ont terminé la course ont beaucoup de chance d’avoir fini, c’est vraiment magnifique pour eux et je m’en réjouis, mais psychologiquement ils ont eu le couteau entre les dents jusqu’à la dernière minute et se sont retrouvés d’un coup projetés à terre avec énormément sollicitations. Cet arrêt très brutal ne doit pas être évident à vivre non plus »

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